9. août, 2022

Perturbations, forte affluence : le fol été de la SNCF

Michel Waintrop (La Croix)

Enquête Les perturbations du trafic ferroviaire ont été nombreuses en juillet. C’est notamment dû aux épisodes de canicule, mais aussi au fait que la SNCF a fait circuler davantage de trains. L’été 2022 pourrait être celui de tous les records en ce qui concerne le nombre de voyageurs et de places proposées.

16 heures de retard...

« L’expérience client ! » L’expression est à la mode dans le milieu des entreprises. Comme d’autres, la SNCF ambitionne de reconquérir les voyageurs en délivrant le meilleur service possible. La compagnie ferroviaire emploie même des spécialistes des sciences humaines, comme des anthropologues, pour étudier le ressenti des usagers à bord de certains trains…

On se demande quel ressenti auraient relevé ces spécialistes s’ils s’étaient trouvés le 19 juillet dernier à bord du train Intercités 5 893 entre Paris et Clermont-Ferrand. L’horaire théorique prévoyait un départ de la capitale à 18 h 57 pour une arrivée quatre heures plus tard. « C’est une ligne où les trains connaissent souvent beaucoup de gros retards. Mais celui-ci a battu tous les records, soupire Julien Bernard, un habitant de Vichy qui attendait son fils ce soir-là. L’Intercités n’est arrivé à Clermont… que le mercredi aux alentours de 15 heures », soit avec 16 heures de retard.

Cela a été une nuit de stress pour ce père de famille et pour les passagers épuisés de ce train, qui a connu une succession de péripéties ferroviaires en plein épisode de canicule. Départ retardé de Paris, arrêt forcé pendant plusieurs heures à Montargis (Loiret) pour cause de rupture de caténaire, retour vers Paris pour passer une nuit dans une rame de TGV avec des couvertures et des paniers-repas, deuxième départ le lendemain matin et… nouvel arrêt forcé ! La SNCF s’est engagée à rembourser les voyageurs à 200 %.

Canicule et ralentissements

Sans aller jusqu’à un tel événement, de nombreux retards semblent avoir émaillé le trafic au mois de juillet. Les témoignages ont été légion, notamment sur les réseaux sociaux. «Le nombre de perturbations a été assez élevé, même si tout n’est pas imputable à la SNCF », pointe Gilles Dansart, directeur du site d’informations spécialisé Mobilettre qui rappelle que la canicule a obligé la compagnie à ralentir la vitesse de nombreux TGV. Sous l’effet de la chaleur, en effet, l’acier des rails peut se dilater et les caténaires se détendre. Les trains doivent alors ralentir pour des raisons de sécurité. Ce qui, par ricochet, entraîne des retards sur d’autres rames.

Plusieurs incendies ont aussi provoqué des interruptions de circulation. Et c’est sans compter les collisions avec des animaux sauvages, comme à la fin de juillet sur le réseau Thalys entre la France et la Belgique… Quant au trafic des trains régionaux, il a été très perturbé par des problèmes de personnel, selon Gilles Dansart. « Contrairement aux TGV, la SNCF ne dispose pratiquement pas de réserve de conducteurs ou de contrôleurs pour les TER. Vacances et absences pour maladie ont occasionné de nombreuses annulations. »

22 millions de billets

Sur les grandes lignes, c’est aussi la fréquence très importante de trains, mise en place pour répondre à la forte demande, qui explique nombre de perturbations. Plus les trains sont nombreux, plus le moindre incident est susceptible de faire boule de neige. En outre, « la SNCF n’avait pratiquement pas de matériel en réserve pour pallier des imprévus », ajoute le directeur de Mobilettre.

Le nombre de dérapages n’a pas été si spectaculaire, si on prend en compte le nombre exceptionnellement élevé de trains et de voyageurs en juillet, répond la SNCF. Car si l’on parle d’un été hors-norme sur les rails, c’est peut-être cela que l’on retiendra au final : juillet et août pourraient devenir la référence historique, aussi bien en nombre de voyageurs qu’en nombre de places offertes. « Le niveau de réservation pour ces mois dépasse déjà de 10 % celui de 2019, qui était considéré comme une année record, indique Alain Krakovitch, le responsable des TGV, Ouigo et Intercités à la SNCF. Ce sont près de 22 millions de billets qui ont été réservés sur ces deux mois et il reste encore six millions de places disponibles pour le mois d’août. »

Face à cette demande, la SNCF, un moment critiquée pour ne pas offrir assez de sièges disponibles, a réussi à débloquer 500 000 places supplémentaires à la fin juin. Ce qui explique que 800 trains grandes lignes roulent quotidiennement, contre 700 en temps normal. La flotte de 350 TGV et Ouigo est utilisée à flux tendu, par exemple en positionnant des rames doubles plutôt que simples. Le groupe ferroviaire aurait-il pu faire plus et mieux ? «Il fallait trouver l’équilibre nécessaire entre proposer le plus grand nombre de places possibles et disposer de rames nécessaires en réserve pour gérer au mieux les aléas et limiter les retards », explique Alain Krakovitch.

Coût de l’essence et quête de sobriété

Pour la compagnie ferroviaire, cette ruée des Français pour remonter à bord des trains semble de bon augure pour l’avenir, après deux années de tourmente sanitaire. « Il y a, bien entendu, une dimension conjoncturelle, note le patron des TGV. À commencer par une énorme volonté de voyager afin de compenser cette longue période où les déplacements étaient limités. En outre, les tensions sur le pouvoir d’achat et le prix de l’essence font que les Français veulent faire des économies. » Critiquée pour ses prix, la SNCF n’en affirme pas moins que trois billets de train longue distance sur quatre ont été vendus à prix réduit cet été, que ce soit grâce à la carte de réduction Avantage ou grâce aux petits prix proposés.

« Le train profite aussi d’une prise de conscience environnementale : de plus en plus de citoyens sont en quête de sobriété. Et les plus jeunes sont en première ligne : ils perçoivent le train comme un moyen de transport vertueux, se réjouit Alain Krakovitch. On le voit aussi ailleurs, comme en Suède où, après avoir inventé l’expression “la honte de voler”, on évoque aujourd’hui “la fierté de prendre le train”. »

Sortie du rouge

Ces performances estivales devraient conforter les finances de l’entreprise, après des pertes de quelque dix milliards d’euros de chiffre d’affaires en deux ans. Le groupe est revenu dans le vert pendant ces six premiers mois de 2022, avec un bénéfice net de 928 millions d’euros. Le chiffre d’affaires (20,3 milliards d’euros), est même supérieur de près de 15 % à celui du premier semestre 2019, avant la crise. De quoi espérer rebondir en 2022, à condition, selon le PDG du groupe, Jean-Pierre Farandou, de ne pas être rattrapé par une nouvelle vague de Covid, une éventuelle grève liée à la réforme des retraites ou encore à une aggravation de la crise économique et des tensions sur le pouvoir d’achat des ménages…

Reste aussi, bien entendu, à confirmer l’attrait pour le train. « On peut avoir confiance dans le retour de la clientèle loisir, estime un bon connaisseur du secteur. Mais le volume des voyageurs d’affaires n’est toujours pas revenu à son niveau de 2019, alors que ce sont les clients les plus rémunérateurs. Et l’on ignore ce que sera la politique des entreprises en la matière.» Enfin, ultime incertitude, le coût des prix de l’énergie, qui pourraient obliger la SNCF à augmenter ses tarifs l’an prochain.

Un pic à 400 000 passagers sur un seul jour

400 000 voyageurs ont pris le train le vendredi 29 juillet, ce qui en a fait la journée la plus chargée de l’été pour la SNCF. Plus d’un tiers des TGV de ce week-end de chassé-croisé étaient complets.

2 millions : c’est le nombre de billets à petits prix qui sont proposés cet été par des régions françaises, comme en Occitanie sur les TER.

Le top 5 des villes de destination en TGV reste inchangé : Paris, Lyon, Bordeaux, Marseille, Avignon. Rennes est juste derrière. De nouvelles destinations semblent devenir tendance, avec des hausses de trafic vers le Grand Est : Nancy (+ 56 % par rapport à 2021), Metz (+ 50 %) ou encore Reims (+ 63 %).