2. sept., 2022

Ère numérique : que sommes-nous devenus ?

Résumé

La révolution numérique a bouleversé nos sensibilités, notre idéologie, notre économie. De quelle société la révolution numérique est-elle en train d’accoucher ? Est-on en passe de vivre un changement de civilisation ?

avec :

Daniel Cohen (Économiste et directeur du département d'économie de l'École Normale Supérieure, Président de l'Ecole d'Economie de Paris).

La révolution numérique n’épargne aucun secteur de la société. Elle bouleverse le monde de la technologie, de l’information et de la communication, les techniques de production mais aussi les interactions entre les individus.

La révolution numérique est bien davantage qu’une conjonction de techniques, rappelle l’économiste Daniel Cohen : elle constitue une révolution « anthropologique » aux effets encore insoupçonnés. Son dernier ouvrage, "Homo numericus : la civilisation qui vient" (éditions Albin Michel, 2022) revient sur les nombreux bouleversements que le numérique induit dans nos vies.

Le numérique, une « révolution anthropologique »

D’après Daniel Cohen, fondateur de l’Ecole d’économie de Paris, le numérique transforme les relations sociales. « Il est comme un courant électrique entre les individus », reliés entre eux par deux innovations apparues en moins de deux décennies : Internet (milieu des années 1990) et les réseaux sociaux (milieu des années 2000).

Elles ont pour conséquence de « reconfigurer la manière qu’ont les humains de dialoguer » d’après l’économiste, qui rappelle que Internet et les réseaux sociaux sont le produit à la fois de la révolution néolibérale des années 80 et de l'esprit libertaire des sixties. L'esprit de contestation qui régnait à l'époque peut se retrouver aujourd'hui, en effet, dans le monde virtuel, à travers les hackers ou les lanceurs d’alerte.

Un "autre soi"

Daniel Cohen s'interroge sur la façon dont les nouveaux moyens d'information et de communication viennent profondément transformer les relations humaines. « Investir le monde numérique a pour conséquence l’émergence d’un entre soi », affirme-t-il, mais aussi d’un « autre soi ». Soit la capacité d’inventer une autre vie que la sienne sur les réseaux, d'élargir son spectre social au-delà de la vie réelle.

La dissolution des liens sociaux, « le mal de ce siècle »

« Débrancher Facebook pendant un mois serait positif pour ceux qui se prêtent à l’expérience, car les réseaux sociaux nous abêtissent » tranche Daniel Cohen, citant plusieurs centaines d’études qui mettent en exergue la solitude et les symptômes dépressifs engendrés par l’usage déraisonné des réseaux sociaux.

Ceux-ci ont par ailleurs été le point de départ d’une nouvelle « économie de l’attention » qui consisterait « à hausser toujours plus le ton pour réussir à être entendu » dans ce monde virtuel. Il n’y aurait donc, analyse l'économiste, « plus de place pour la modération ». De plus, le numérique et le monde des algorithmes font émerger des rapports humains compétitifs, organisant une nouvelle hiérarchie virtuelle indexée sur la popularité et le buzz, rappelle Daniel Cohen.

Autre problème : on consomme désormais non pas des informations, mais des croyances. « Il existe aussi ce qu’on appelle un « biais de confirmation . On ne cherche plus une information mais à avoir raison, la source qui va pouvoir confirmer nos à priori » sur tel ou tel sujet, explique Daniel Cohen.

Des activités où la machine ne peut se substituer à l'homme

La révolution numérique met à mal les modèles classiques de représentation et de dialogue, tels les partis politiques ou les syndicats., poursuit-il. « Il y a pourtant besoin de partis politiques » plaide Daniel Cohen.

De même qu'il y a besoin  "de médecins, d’enseignants", qui ne peuvent et "ne seront jamais" remplacés par le numérique.  « Il faut de l’humain dans les domaines de la santé et de l’éducation, ces domaines dans lesquels le numérique ne peut que, au maximum, suppléer l’humain » abonde le fondateur de l’Ecole d’économie de Paris. Ce dernier postule toutefois que le grand mouvement de « l’optimisation du monde en est à ses débuts et que les GAFAM sont destinés à être les opérateurs de ce monde », dans lequel « ils savent tout de nous, tout le temps. »